Tirer profit du modèle cognitif humain dans les recherches en intelligence artificielle - 12

... 5.2 La catégorisation en contexte

Comme nous l’avons vu, la catégorisation est un processus cognitif fondamental chez l’être humain. Un réseau sémantique performant devrait catégoriser ses concepts de manière efficace et pouvoir les consulter de manière productive. Les concepts les plus efficaces sont ceux qui sont définis de manière très spécifique, car ils ne sont pas ambigus. C’est ce que nous retrouvons dans la plupart des réseaux sémantiques actuels. Mais cette univocité est lourde à programmer et reste limitée dans ses performances. Idéalement, il faudrait pouvoir modifier l’activation des liens entre les concepts selon le contexte, ce qui est une caractéristique de l’apprentissage humain. Par exemple, si le mode de locomotion usuel de l’oiseau est le vol, dans le cas du pingouin, il s’agit de la nage.

Les connaissances représentées de façon plastique seront celles qui permettront des échanges plus élaborés, comme une plus grande précision dans l’interaction avec les utilisateurs (voir par exemple, McKevitt et al., 1999). La plasticité est l’une des caractéristiques de la catégorisation telle qu’elle s’observe chez l’être humain. Elle réfère à la capacité des représentations à changer de forme ou de fonction selon les altérations de l’environnement. À la lumière des recherches en psychologie précédemment citées, nous croyons que les réseaux sémantiques gagneraient à incorporer plusieurs des caractéristiques des processus cognitifs humains. Par exemple, le niveau préféré de catégorisation donnerait accès aux concepts les plus utiles. Dans un réseau sémantique, ce niveau préféré dépendrait évidemment des types de liens entre les concepts et de leur nombre. Mais ces liens gagneraient aussi à pouvoir varier facilement, ce qui rendrait leur préprogrammation moins pertinente.

Cet exemple correspond aussi à l’effet des stéréotypes, c’est-à-dire à la reconnaissance rapide des concepts les plus typiques dans le réseau. Un avantage indéniable des stéréotypes consiste à fournir un ensemble cohérent d’informations, hautement disponibles et caractéristiques des situations qui, malgré leur complexité, ont le plus de chances de se produire (Bodenhausen et al., 1999). Les nombreuses recherches sur les stéréotypes en psychologie illustrent également l’importance de l’utilisation contextuelle des stéréotypes entre les individus, ce qui rejoint la problématique des interactions homme-machine. En effet, il est possible de postuler que le LN s’est développé chez l’être humain principalement à travers des actes de communication (Pinker et Bloom, 1990).

Cependant, comme d’autres caractéristiques de la cognition humaine, les stéréotypes ne sont qu’une approximation ; ils ne permettent pas d’obtenir toujours un résultat valide. De telles possibilités aideraient néanmoins les réseaux sémantiques à composer avec les problèmes classiques du LN en IA, comme l’ambiguïté sémantique et la polysémie.

Pour composer avec des informations variables, un système plus adaptatif devrait donc pouvoir raisonner directement à partir de ses connaissances et obtenir des conclusions sur le monde, même si elles sont éventuellement fausses. Un réseau sémantique qui tirerait profit du modèle humain n’aurait donc pas à assurer la validité complète de ses inférences car l’inférence humaine est un dispositif visant à composer avec des informations essentiellement lacunaires. Les réseaux sémantiques pourraient ainsi disposer d’heuristiques rapides et frugales pour raisonner et même prendre des décisions (voir Gigerenzer et al., 1999).

Un exemple concerne l’évaluation de la validité des inférences, qui implique souvent des relations éloignées avec d’autres concepts. La fausseté d’une conclusion peut, entre autres, être identifiée grâce à la présence de contre-exemples. Dans ce cas, la proposition «Tous les mammifères sont des chiens» demande au système d’identifier une sous-catégorie autre que chien qui appartient à la catégorie mammifère. À partir du moment où il découvre qu’une autre sous-catégorie, comme chat, fait aussi partie de la catégorie mammifère, il constatera la fausseté de sa conclusion. Cela revient à identifier une propriété superordonnée commune mais mutuellement exclusive aux deux concepts subordonnés (Holyoak et Glass, 1975). Ici, l’exclusion s’avère primordiale car certaines propriétés peuvent coexister malgré leurs différences (ex.: on peut à la fois être comptable et musicien). ...

1. Introduction
2. Les réseaux sémantiques en IA
3. Incarnation et langage naturel
4. Tirer profit des recherches sur la cognition humaine
5. Quelques suggestions issues des recherches sur la cognition humaine
6. Conclusion
Bibliographie

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