Matière, matériaux, matérialité de l'oeuvre d'art - 4
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... La matérialité: une réification de la subjectivité ?

La «réalité» présente la dichotomie d’être à la fois factuelle et conceptuelle. Notion chère à l’être humain, elle implique une grande part de subjectivité liée à la perception. Les organes sensoriels renseignent sur le milieu et permettent d’y évoluer de façon adaptée; c’est par leur médiation que la conception des choses devient effective. Cependant, l’intelligence des phénomènes environnants ne saurait être complète sans un facteur purement abstrait: le temps. Créé à la suite des multiples observations du monde, il fait saisir un ensemble de situations conçues comme un tout duquel l’individu ne peut se soustraire, car il en fait lui-même partie. En effet, comme l’explique Ferdinand de Saussure dans son Cours de linguistique générale, le temps peut être analysé par rapport à deux axes: celui «des simultanéités, concernant les rapports entre choses coexistantes» (la synchronie); et, c’est ce qui nous intéresse, celui «des successivités, sur lequel on ne peut jamais considérer qu’une chose à la fois, mais où sont situées toutes les choses du premier axe avec leurs changements» (la diachronie). L’environnement, qui n’est plus connu qu’à travers les vecteurs spatiaux et temporels, devient donc une formidable masse d’informations entremêlées attendant que nous les décodions.

L’imagination de l’artiste extrapole des images à l’extérieur de tout ancrage physique. La pensée, qui peut concevoir une forme matérielle illimitée, reste subordonnée aux combinaisons analogiques, parce que la matière ne peut se connaître qu’à travers le corps, puis le cerveau qui modélise la pensée. Nous savons que l’espace et le temps constituent le mode de présence de toutes choses. L’œuvre d’art devient alors un complexe spatio-temporel formant sa propre variante de l’univers. Existence «idéale» qui allie l’intensité d’un moment aux constituants matériels de sa zone spatiale, elle peut se libérer de certaines contraintes : il est possible de dire que l’espace utilisé par la musique s’est libéré de tout lieu physique véritable. Le cerveau de l’auditeur enchaîne tous les instants sonores pour effectuer une reconstitution. La pièce ainsi synthétisée, bien qu’abstraite et éphémère, évoquera la matérialité. Au contraire, il est également possible de renforcer ces contraintes. La temporalité vaste et variable d’une statue en pierre massive s’incline devant l’insistance spatiale de celle-ci. Peu importe le temps qu’il faudra pour interpréter cette œuvre, la matière restera l’élément le plus frappant par lequel elle se définira, en opposition au caractère permanent de la pierre qui suggère sa durée. Que l’accent soit affecté à l’espace ou au temps, un effet de complémentarité harmonisera toujours la relation indispensable qui les unit.

En définitive, grâce à la transformation des matériaux dirigée par un style structuré et influencé par une quantité variable de facteurs, l’art demeure l’outil d’un dialogue permanent et essentiel axé sur l’émotion. Malgré l’individualité des œuvres et la diversité de leurs sujets, leur but - bien qu’il soit difficile à définir clairement - reste le même. Créer est un événement positif, une manière pour l’être de se re-matérialiser après une dissolution personnelle. Mais l’art apprend d’abord à regarder le monde d’un œil nouveau, à continuellement remettre en question le sens véritable de notre réalité personnelle et de la société à laquelle nous appartenons. Au sein du spectre infini des possibles, c’est bien parce que l’homme et l’art en sont tous deux constitués que la matière demeure à la fois base et finalité universelles.

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