Galanteries chevaleresques ou le thème de la fin’amors dans le Lancelot de Chrétien de Troyes - 3
(Consultez ou téléchargez la version PDF de cet article)

... Les multiples marques de sa passion montrent à quel point Lancelot est épris de Guenièvre et fait abstraction de lui-même. Ce sera d’ailleurs le motif dont usera l’auteur pour caractériser l’épisode du «gué périlleux», quand «Le chevalier de la charrette [est] [...] enfoncé dans ses pensées comme un homme qu’Amour gouverne entièrement au point de le rendre sans force et sans défense.» (p. 91) Son adulation est si grande pour sa maîtresse que lorsqu’il entre en possession de ses cheveux, qui se trouvaient pris dans le peigne doré, «Il commence à les vénérer avec extase: plus de cent mille fois, il les touche, les porte à ses yeux, sa bouche [...]; ils sont sa joie, sa richesse, [etc.]» (p. 129). Et existe-t-il une démonstration plus éloquente qu’un amour devenant la seule raison de vivre ? Lancelot désire véritablement mourir lorsque, apprenant la fausse nouvelle de la mort de Guenièvre «il passe la tête dans [...] [un] nœud coulant et le serre autour de son cou. [...] Puis il se laisse choir à terre.» (p. 281)

Mais ce chevalier parfait ne saurait être complet sans la grande vaillance qui le caractérise. C’est d’ailleurs sur le mode constant du superlatif que Chrétien de Troyes décrit celui qui «surpasse tous les chevaliers du monde.» (p. 369). En effet, Lancelot ne perd jamais (sauf à la demande de sa dame...) et la progression chronologique des étapes d’un combat se fait toujours à partir d’un modèle uniforme, n’acceptant que très rarement des variations. Du reste, ne faut-il pas un héros hors du commun pour échapper aux épreuves de la lance du «lit interdit», du «Passage des Pierres» ? Et que dire de la force herculéenne qu’il déploie pour soulever «sans peiner le moins du monde et mieux même que ne l’auraient fait dix hommes en unissant leurs efforts» (p. 155) la dalle de la « tombe de marbre », exploit qui le consacrera sauveur de «tous ceux et celles qui sont prisonniers au royaume [de Gorre] [...]» (p. 153). Enfin, le chevalier de la charrette montre clairement son pretz et sa grande valor en traversant le pont que «jamais un homme [...] [n’a] franchi car il est tranchant comme une épée» (p. 87).

Si les éclatantes qualités de Lancelot le font apparaître comme un chevalier possédant «un cœur à la fois généreux et ouvert à la pitié» (p. 205), c’est aussi grâce à l’effet de réfraction négative que présente l’image de son ennemi juré, Méléagant. Les valeurs courtoises qu’il évite systématiquement ainsi que son orgueil sans bornes mettent d’autant plus son antagoniste en évidence. C’est de cette façon qu’au tout début du roman, cet anti-chevalier s’avance «[...] jusque devant le roi assis au milieu de ses barons. [Et] sans le saluer, [...] lui adress[e] la parole [...]» (p. 55). Cette bravade proférée sans aucune salutation est indice d’un manque total de courtoisie, au sens premier des manières qui doivent être adoptées à la cour du roi. En outre, l’épisode suivant, où Méléagant enlève Guenièvre après avoir aisément terrassé Keu, est absolument indigne d’un fin’amant (bien que celui-ci soit également épris de la reine) puisque cela rabaisse la femme au rang de simple trophée mérité à la suite d’un combat. ...

1 - 2 - 3 - 4

 

_______________________________________
Accueil - Livres - Formation-thérapie - Conférences
Médias - Articles - Liens utiles - Contact

ENGLISH