Galanteries chevaleresques ou le thème de la fin’amors dans le Lancelot de Chrétien de Troyes - 2
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... Pendant cette période d’effervescence, plusieurs significations sont attribuées au mot courtois. L’acception peut être vaste et se rapporter à l’éthique générale des chevaliers, à l’agrément lié aux délicatesses mondaines, ou avoir une valeur plus concise, d’une finalité admirable et absolue, en désignant une façon parfaite d’aimer qui, avec ses particularités extraordinaires, constituera les assises de la fin’amors. Dès lors, certaines distinctions s’élaborent à l’intérieur même de cette détermination amoureuse. Les plus importantes sont la cortezia, un ensemble de qualités (franchise, noblesse, amabilité, etc.) faisant du fin’amant le parangon de la vertu; la mezura, contenant les codes sociaux qui régissent la vie de cour; ainsi que les pretz e valor (mérite et valeur), l’estimation qualitative, d’un commun accord de la communauté, des mérites accumulés par un chevalier dans certaines circonstances (pretz), et la valeur intrinsèque de ses qualités personnelles non sujette à l’évaluation de son entourage (valor).

Mais le tableau ne saurait être complet sans quelques précisions finales sur cet art d’aimer qui permettront d’illustrer avec plus d’efficacité la perfection de Lancelot (sans toutefois oublier son caractère perfectible...). À l’opposé de l’amour conjugal qui allie l’inertie à la stabilité, la fin’amors nécessite de constants sacrifices, de multiples craintes (souvent exacerbées par la passion amoureuse) et une inclination adultère entre les deux amants. En effet, il s’agit toujours d’un chevalier de rang inférieur qui tombe en amour avec l’épouse de son seigneur, et ce vassal, pour conquérir le cœur de sa dame (si ce n’est déjà fait), doit vraiment lui plaire par tous les moyens.

Il est ensuite fort important de souligner les différentes manifestations qui font de Lancelot un fin’amant modèle dans le roman de Chrétien de Troyes (Le roman analysé s’intitule Lancelot ou le Chevalier de la Charrette, Paris, Flammarion, 1991, 474 p.). Celui-ci doit faire passer son amour avant tout puisque ses sentiments dirigent désormais sa destinée. Ainsi, il reste prêt à endurer la pire honte, et cela à maintes reprises: par exemple, pendant l’épisode où on lui propose - Ô déshonneur – de monter dans une charrette, seul moyen de savoir où chercher sa mie, «Raison, qui ose [lui ordonner de se retenir de monter] [...] n’a pas son siège dans le cœur mais seulement dans la bouche. Alors qu’Amour, lui, qui l’exhorte à sauter rapidement dans la charrette, réside au fond du cœur» (p. 71). Sa dévotion est telle qu’il n’hésitera pas à obéir à sa dame lorsque, au «tournoi de Noauz», elle lui commandera de faire «au plus mal» pour perdre (et se couvrir de honte); conduite qui convaincra les autres chevaliers «[qu’] il n’y a pas de plus couard que lui au monde !» (p. 355). Mais rien n’y fait, et «Lancelot répond qu’il obéira bien volontiers à la reine en homme lui appartenant corps et âme.» (p. 353). De plus, l’un des symboles les plus révélateurs de sa qualité de fin’amant réside dans son incorruptible fidélité. Même Gauvain, chevalier renommé parmi les plus valeureux, ne peut accéder à ce titre puisqu’il ne peut laisser la propriété de son cœur à une seule. Malgré les attraits physiques d’une autre femme, la «demoiselle entreprenante», le chevalier de la charrette «ruisselle d’angoisse» à la seule idée de se coucher à ses côtés. «Il prend bien soin d’éviter de l’effleurer et s’allonge sur le dos en prenant ses distances [...] [parce qu’il] a placé ailleurs tous ses attachements. [...] Le chevalier n’a qu’un cœur et celui-ci ne lui appartient plus car il est tout entier à la dévotion de quelqu’un d’autre. Aussi ne peut-il l’ouvrir à quiconque.» (p. 117) ...

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