Le commerce philosphique des Lumières
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Jean-Jacques Rousseau, ou l’ambiguïté raisonnée
Nous
allons maintenant examiner la vision de Rousseau, incontournable par
sa singularité, et voir comment apparaît le phénomène
d’avilissement du luxe lié au développement des
civilisations. Principalement, ce sont la fierté et la franchise
qui lui inspirent ce dégoût des richesses «illégitimes».
Rousseau ne veut pas suivre le modèle de l’écrivain
«corrompu» qui flatte les «riches sans mérite»,
car «Il n’est pas impossible qu’un auteur soit un
grand homme, mais ce ne sera pas en faisant des livres [...] qu’il
deviendra tel.» (Jean-Jacques Rousseau, Les
Rêveries du promeneur solitaire, Paris, Gallimard, 1972,
p. 194). En fait, il privilégiera davantage une position
intermédiaire: en niant l’arrogante prospérité
mondaine, il croit pourtant que «la misère et la faim
éteignent le mérite et la vertu» (Être
riche au siècle de Voltaire, Genève, Librairie
Droz S.A., 1996, p. 119, Études d’histoire et de littérature
réunies et présentées par Jacques Berchtold et
Michel Porret). Ce «juste milieu» rendra légitime
la richesse associée au sain travail du commerce, où
le luxe sera ce qui comble les besoins nécessaires, ce qui
permet à l’homme de s’élever dans le champ
des idées. Cette position recoupe exactement celle de l’article
«Philosophe» de l’Encyclopédie, affirmant
que «Le vrai philosophe n’est point tourmenté par
l’ambition, mais […] veut avoir les commodités
de la vie; il lui faut, outre le nécessaire précis,
un honnête superflu […]» (Texte de
Du Marsais revu par Diderot, dans L’Encyclopédie
ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers,
1765, tome XII). Le philosophe genevois saura apprendre à
tolérer les «grands» puisqu’il caresse le
désir de les égaler par sa seule vertu. Cette acceptation
modérée de la mondanité lui fait dire qu’il
«est assez commode quand on est pauvre [d’avoir] des amis
riches. [...] [Et] pourquoi fuirais-je un ami dans l’opulence
tant qu’il sait me la faire oublier [...]» (Jean-Jacques
Rousseau, op. cit., n. 11, p. 192-193.).
Pour
Rousseau, une commune source vicieuse alimente à la fois l’amour
de la fortune et le projet scientifique des Lumières: c’est
l’oisiveté, l’orgueil et le désir d’accumuler
de vaines richesses. Ainsi, il détermine certaines frontières:
«le seuil du luxe est franchi quand on dépasse les limites
de l’utile […] tracées par les conditions économiques
dont on jouit [...]. [Le luxe] introduit aussi le poison de l’envie
qui engendre à son tour l’inimitié et la discorde.»
(E. Gallatin, Sermons sur le luxe et ses dangereux
effets, cité dans Être riche au siècle de
Voltaire, op. cit., n. 12, p. 126-127). Rousseau vit ainsi
un perpétuel combat contre les idées de ses confrères
philosophes car, pour lui, la science se corrompt lorsque la recherche
de vérité est supplantée par le désir
de bien paraître et de se distinguer: «[mes contemporains],
actifs, remuants, ambitieux, détest[ent] la liberté
dans les autres et […] se gênent toute leur vie à
faire ce qu’ils répugnent et n’omettent rien de
servile pour commander.» (Jean-Jacques Rousseau,
op. cit., n. 11, p. 118).
À
travers les aveux prétendus toujours très intimes des
Rêveries, nous ne pouvons faire abstraction de l’idéal
omniprésent de son auteur qui dénonce sans cesse une
société qui le «rejette» invariablement.
Pour Rousseau, l’appropriation du bonheur ne peut passer par
l’accumulation de richesses lui permettant les innombrables
activités sociales qu’il fuit, mais il se retrouve plutôt
dans la jouissance d’une existence personnelle: «[Il a]
beau refuser ou mal recevoir, [les gens] ne se rebutent jamais et
[l’] importunent sans cesse de sollicitations qui [lui] sont
insupportables. [...] Les seules [choses] qu’ils [lui] refusent
sont les seules qui [lui] seraient douces.» (Ibid, p. 191-192).
Conséquemment, dans le développement de l’arrière-plan
qui constituera le personnage-Rousseau (sur le mode narratif de la
confession), Les Rêveries développeront une vision du
luxe s’agençant bien aux particularités de son
auteur qui se singularisera toujours par rapport aux idées
dominantes de son siècle. ...
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