Le commerce philosphique des Lumières
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... Le contact avec les colonies: l’altérité culturelle comme catalyseur idéologique

Si nous considérons d’abord Diderot, nous découvrons l’organisation d’un discours proposant une profonde remise en question des valeurs européennes liée à une visée philosophique moralisatrice. L’auteur présente les mœurs d’une nouvelle société (Tahiti), ce qui lui permet de relativiser la «vérité», d’appuyer tout ce que lui-même critique de la France, mais le rapport aux échanges économiques est ici ténu, presque implicite, puisqu’il ne constitue pas le sujet principal du texte (Denis Diderot, Le Neveu de Rameau. Satires, contes et entretiens, Paris, Librairie générale française, 1984, p. 261-311). Un mode élémentaire de commerce est pourtant décrit: l’arrivée des Français dans les îles est l’occasion de fêtes, de trocs de marchandises et d’échanges de «bons procédés». Mais le ton est rapidement nuancé: pour les Tahitiens, «Plus [les] filles ont d’enfants, plus elles sont recherchées; plus [les] garçons sont vigoureux et beaux, plus ils sont riches.» (Ibid, p. 285) De cette façon, «[l’]enfant [devient] par lui-même un objet d’intérêt et de richesse» (Ibid, p. 292).

Chez Diderot, les valeurs liées au commerce deviennent une façon de décrire un peuple et ses idéaux. Dans le Supplément, c’est un moyen efficace permettant de déconstruire des mythes, tels celui de A qui «[croyait] que les puissances européennes n’envoyaient, pour commandants dans leurs possessions d’outre-mer, que des âmes honnêtes […] capables de compatir» (Ibid, p. 264). La vérité est malheureusement tout autre, et Les adieux du vieillard seront ce plaidoyer hargneux clamant aux habitants des îles «[qu’] un jour [les Européens] reviendront [...] [les] enchaîner, [les] égorger ou [les] assujettir à leurs extravagances et à leurs vices.» (Ibid, p. 269) Cette remarque caustique de la part du vieillard sur le comportement conquérant des Européens recoupe clairement la description des valeurs tahitiennes où «l’homme [est] attaché à la conservation de son semblable [...] parce que [sa] conservation est toujours un accroissement et [sa] perte toujours une diminution de fortune» (Ibid, p. 296). De cette manière, Diderot pose deux univers d’idées antagonistes, deux visions de la richesse qui établissent les assises axiologiques du bonheur et du malheur.

Évidemment, la véracité des valeurs tahitiennes telles qu’elles sont présentées dans le texte demeure toujours discutable, Diderot utilisant une comparaison devant lui permettre une critique aussi objective que possible. Néanmoins, nous remarquons que l’importance de sa finalité économique passe en dernier lieu par l’éloge de la liberté, par la différence entre «la chose qui n’a ni sensibilité, ni pensée, [...] qu’on échange sans qu’elle souffre, [...] [et celle] qui ne s’échange point, [...] qui souffre, et qui ne saurait devenir un effet de commerce sans qu’on oublie son caractère et qu’on fasse violence à sa nature» (Ibid, p. 280). ...

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